Auteur : spinopat

  • Début de l’histoire

    Métronome

    Musique : soliloque du métronome

    Un métronome. Un piano. C’est tout ce qu’il fallait à Octave pour vivre sur sa péniche. « Tempus Fugit », c’était son nom. « Mais en attendant, il fuit : le temps fuit sans retour, tandis que nous errons, prisonniers de notre amour du détail. ».

    Un métronome. Pas n’importe quel métronome. Pas l’instrument de torture des jeunes apprentis musiciens. Un métronome qui swingue. Comment ça, un métronome qui swingue ? Oui, vous avez bien entendu, un métronome qui balance ! Tout simplement parce que un bateau, même bien arrimé, ça bouge. Il fallait donc que son métronome s’adapte à son environnement pour continuer à marquer le tempo régulièrement. Alors, avec son Intelligence Artificielle, N.A.R., il a inventé ce fameux métronome qui swingue. N.A.R., c’est Normalisation Algorithmique du Rythme. Un « métronome haptique à compensation hydraulique ».

    Octave, je vous le présente : il s’appelait en réalité Octave de Saint Quint. Un sacré pianiste, un peu dingue, avec ses obsessions : le jazz, le swing, et Thelonious Monk surtout. Ce musicien qui est à peu près tout sauf régulier. Justement.

    Un métronome, un piano… et une photo.

  • Le chat du Docteur Beam

    Il était une fois un chat qui ne pouvait s’arrêter de miauler. Le jour, la nuit même en dormant, ses mandibules laissaient passer des sons d’un infinie variété, du plus grave au plus aigu, du plus rauque au plus subtil. On eut pu le croire ventriloque, si ce n’était qu’on ne comprenait pas le sens de ces sonorités modulées. Le quartier connaissait ces miaulements, et tous s’étonnaient de la permanence de ce phénomène sonore.

    Ah, si ! Cela s’arrêtait au moment de manger, bien évidemment, par incompatibilité des fonctions masticatrices et sonores, comme le sait tout bon chanteur : « le masque ! ».

  • Au commencement…

    Le rivière prenait une couleur jaune due au tapis de feuilles mortes voguant vers la mer, tel un banc de sable mobile. Un vent étonnamment chaud souffla dans la barbe du docteur Joe Beam, qui ne disposait pas de suffisamment de cheveux pour être décoiffé. L’heure de promenade touchant à sa fin, après avoir croisé de nombreux cynocéphales, Joe entendit distinctement un souffle régulier sans qu’il puisse comprendre d’où il émanait, « fff, hhh, fff, hhh, fff… ». Le silence relatif ambiant ne donnait aucune indication sur la provenance de cette respiration forcée, mais il était certain qu’elle était rythmée par un trot mesuré. Une scansion régulière apparut d’ailleurs d’une façon de plus en plus nette : « tch, tch, tch, … ».

    « C’est certainement un jogger qui va encore m’envoyer sa dose de virus dans mon espace vital » se dit Joe.

    L’avion qui avait provoqué le souffle chaud passa à ce moment à basse altitude, provoquant une nappe sonore intense en Fa majeur. En effet le docteur Joe Beam disposant de l’oreille absolue, distingua immédiatement la note fondamentale du brouhaha des réacteurs.

    Jusque là tout semblait normal. Mais il commença à avoir un doute sur la nature de ce qu’il entendait quand les branches des saules jouèrent une clave régulière sur cette même tonalité. « Gring—gring—gring——-gring—grin- ».

    « Ça me rappelle quelque chose »

    Le sol se mit à répondre… sol mi ré. « Une chanson ! »

    Soudain, la jeune femme apparut, vêtue de l’uniforme réglementaire des coureurs des bords de Marne, mais avec un chapeau surprenant, dont la provenance ne faisait aucun doute, par sa couleur blanche, sa matière de fine paille tressée et sa forme caractéristique : un Panama. Et c’était bien elle qui produisait cette respiration rythmée qui avait mené Joe dans cet état de perception ultrasensible.

    Tout à sa fascination devant la singularité de ce moment, il remarqua que l’effet Doppler avait fait monté l’accord original d’un ton, on était donc sur un sol légèrement modifié par une onzième dièse au moment où elle le croisa. Ce fut court mais suffisamment intense pour que Joe s’arrête de marcher, ce qui produisit l’effet Doppler inverse de la résolution vers la tonalité originale par une cadence II-V-I tout à fait appropriée. L’étonnement que provoquait cette situation amena tout de même une résolution un peu tendue par une neuvième augmentée sur la dominante.

    Un silence relatif se fit à nouveau. Joe reprit sa marche jusqu’au pont, l’esprit et le corps troublés, ce dernier ne trouvant d’ailleurs rien de mieux que d’exprimer son étonnement par une éructation des plus sonores, tout à fait inappropriée à cet environnement et cette situation.

    Mobilisant alors ses connaissances scientifiques, le docteur s’interrogea sur cette réaction incontrôlable et incongrue. L’évidence ne vint que quelques heures plus tard, dans l’apaisement du premier sommeil. Il comprit enfin que le rôt provenait d’une réaction à la paille du chapeau de la coureuse des bords de Marne.

    « Le gars rota au Panama » conclut-il avant de sombrer dans un sommeil profond.